jeudi 7 mai 2009

SILENCE, ON A TUE!

Préface à l'ouvrage de Georges .E. Mauvois Château Aubéry sur l'affaire André Aliker

12 janvier 1934 : les vagues d’une plage paisible de la côte caraïbe en Martinique, ont rejeté le cadavre d’un homme ligoté.
C’était il y a 73 ans ! En fait pour le temps historique, il n’y a pas si longtemps ! Même pas l’espace d’une vie d’homme ou de femme de notre pays ; inférieur à ce que le temps des démographes traduit en espérance de vie pour un martiniquais du début de ce nouveau siècle. Bien des contemporains de l’évènement existent encore ! Parmi ceux-là Georges Eleuthère Mauvois, écrivain d’une étonnante jeunesse qui en s’attachant à restituer des faits marquants de la vie sociale, politique et économique se plonge dans « l’histoire immédiate ».

Vous avez dit Histoire immédiate ! Aventure risquée qui pourrait sentir le souffre : car bien des acteurs, des témoins, des parents proches, des amis existent encore ; car surtout bien des partis-pris antagonistes, des passions non rassérénées, des souffrances non éteintes flottent encore dans nos rues, au cimetière, sur les rives de l’Anse Bourlet, autour du célèbre château du Morne Pitault et même dans la dénomination d’un lycée professionnel. Relatant comment le destin du plus puisant des békés martiniquais du premier XXème siècle se croise avec celui d’un intrépide journaliste, Georges Eleuthère Mauvois ne tombe pas dans le piège du récit caricatural, de la simple reprise de ce qui avait été dit jusqu’à aujourd’hui. Il s’oblige à la plongée dans les documents, à la vérification des témoignages, à la confrontation à d’autres sources, à la pratique minutieuse du célèbre « testus unus, testus nullus » si cher à l’historien méticuleux (nourri à l’ « Introduction aux sciences historiques »de Seignobos) et à l’avocat scrupuleux qu’a été Georges Eleuthère Mauvois. Nous avons dit aventure risquée car l’ « histoire immédiate » ne dispose pas par définition du recul suffisant, de la distance nécessaire pour trier et hiérarchiser entre ce qui est vraiment historique et ce qui ne l’est pas. Le chercheur n’a pas accès à toutes les archives (par exemple le strict délai centenaire pour les pièces judicaires), ni à toutes les pièces privées dont une grande partie de ce qui n’a pas été détruit reste enfouie, oubliée ou cachée. Le chercheur peut être victime de l’opinion publique du moment, des rumeurs surtout lorsqu’elles peuvent être distillées par les médias ou les versions officielles ou officieuses préfabriquées. Vous constaterez que Georges Eleuthère Mauvois a su déjouer le piège en mettant l’événement en perspective et donner à son récit une épaisseur historique.

Au-delà de ce premier défi que s’est imposé Georges Eleuthère Mauvois, celui-ci dépasse le simple récit événementiel. Il brosse talentueusement une tranche de la vie de ce « roi du rhum et de la plaine du Lamentin », personnage extravagant, haut en couleurs et bardé de cynisme qu’est le béké Aubéry semblable aux « Robbers barons » américains, peut-être ses modèles. Il le replace dans son château, dans ses rapports avec ses collaborateurs, dans les réceptions de hauts fonctionnaires de la colonie, dans les intrigues avec ses hommes de main, dans l’univers des pitts – nos gallodromes-, ne dédaignant pas s’engouffrer au volant de sa Studebaker dans les quartiers populaires pour assouvir sa passion du pari. Par petites touches, Georges Eleuthère Mauvois s’introduit dans la description de modes de vie, de modes de pensée, de modes de fonctionnement, d’habitudes, de mœurs, de comportements, de mentalités. En somme, une manière d’illustrer la démarche d’historiens comme « Alain Corbin » qui mettent l’accent sur la vie sociale à travers ce qu’ils dénomment l’étude des sensibilités, et qui constitue un des aspects que mettent en avant les écoles doctorales historiques françaises.

« L’historien est comme l’ogre, là où il sent l’odeur de la chair humaine, il sait que là est son gibier ! ». Est-ce pour Georges Eleuthère Mauvois que Marc Bloch écrivait cette maxime répétée dans tous les cours de méthodologie historique. En tous les cas, le déroulement consciencieux voire perfectionniste du récit de la liquidation physique d’André Aliker entre les premières agressions et le drame final, font de l’auteur de « Château Aubéry », un adepte de ceux qui refusent que les développements théoriques nuisent à la narration ; et si une certaine mode avait mis à l’écart l’histoire dite événementielle, on est largement revenu sur ces jugements. Par histoire événementielle, on n’entend plus l’ « histoire bataille » mais le récit d’un événement sursignifié. On admet une fois pour toutes qu’il n’y a pas d’histoire sans récit, que le récit est consubstantiel à l’histoire. Georges Eleuthère Mauvois domine l’art du récit avec sobriété et maîtrise. Sans tomber dans la grandiloquence surannée d’un Michelet, il semble dire comme ce dernier que « L’historien (doit libérer) les âmes captives des morts ».

Pierre Aliker, le jeune frère, encore vivant d’André, déclare chaque fois qu’il en a l’occasion que cet assassinat sans aucun coupable condamné est le plus grand déni de justice et le plus grand scandale du XXème siècle en Martinique. Georges Eleuthère Mauvois qui ne cache pas son empathie pour André Aliker, se refusant à la posture hypocrite de la fausse objectivité mais campant sur une honnêteté intransigeante, partage l’opinion de Pierre et « ressuscite » les protagonistes du drame de 1934 en « libérant leurs âmes captives ».

Lisez et recommandez « Château Aubéry », pour vous réconcilier avec l’Histoire avec un grand H.

Foyal le 2 novembre 2007.

Gilbert PAGO

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire